Pour la geeklit que je suis, développer des obsessions reste une discipline à laquelle j’excelle. Depuis un certain temps, je tripe sur les incipit de roman. On peut appréhender tellement de choses d’un roman que par son incipit. C’est comme si tout y était inscrit d’avance. Mais laissons-les donc parler d’eux-mêmes…
(bon ok. Mettons que tu sais pas c’est quoi un incipit. C’est la première unité narrative d’un (dans le cas qui nous occupe) roman. Genre quand y’a une première cassure dans le récit là.. bin c’est pus l’incipit. Right?)
-L’amour dure trois ans - Frédéric Beigbeder
« L’amour est un combat perdu d’avance. »
Si on superpose le titre du roman à son incipit, à la limite, on a pas besoin de lire le roman. Mais on le lit quand même, parce que Beigbeder est drôle, cynique et qu’il fait du bien quand on déteste l’amour. En fait, le défaitisme du narrateur, que l’on suppose l’alter ego de Beig’, s’arrange bêtement pour que l’amour dure trois ans, sans quoi sa théorie tomberait. D’ailleurs, on aime bien que l’amour dure trois ans dans son cas. Quatrième de couverture : « La troisième année, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle : dégoûtée, votre femme vous quitte. La mauvaise nouvelle : vous commencez un nouveau livre. »
-Paris ne finit jamais- Enrique Vila-Matas
« Je suis allé à Key West, Floride, et je me suis inscrit à l’édition de cette année du traditionnel concours de doubles de l’écrivain Ernest Hemingway. La compétition avait lieu au Sloppy Joe’s, le bar préféré de l’écrivain quand il vivait à Cayo Hueso, à l’extrême sud de la Floride. Inutile de dire que se présenter à ce concours – bourré d’hommes robustes, entre deux âges et à la barbe blanche et fournie, tous identiques à Hemingway, y compris dans la dimension la plus sotte du personnage – est une expérience unique.
Cela fait je ne sais combien d’années que je bois, grossis et crois – contrairement à ma femme et à mes amis – que je ressemble physiquement de plus en plus à l’idole de ma jeunesse, à Hemingway. Comme personne ne m’a jamais approuvé sur ce point et que j’ai un caractère bien trempé, j’ai voulu donner une leçon à tout le monde et, grâce à une barbe postiche – dont j’ai pensé qu’elle améliorerait ma ressemblance avec Hemingway – , je me suis présenté, cet été, au concours.
Je dois dire que j’ai été d’un ridicule achevé. En effet, je suis allé à Key West, me suis présenté au concours et me suis retrouvé dernier ou, plutôt, j’ai été disqualifié, pis, écarté de la compétition non pas à cause de ma barbe postiche – ils ne l’ont pas découverte-, mais de mon « absence totale de ressemblance physique avec Hemingway. »
Je me serais contenté d’être admis à me présenter au concours pour montrer à ma femme et à mes amis que j’ai parfaitement le droit de croire que je ressemble, chaque jour un peu plus, à l’idole de ma jeunesse, sans aller chercher plus loin, ou, plutôt que c’est tout ce qui me reste pour continuer à sentir sentimentalement quelque peu rattaché à mes années de jeunesse. Mais j’ai failli être chassé à coups de pied. »
Encore ici, le titre est porteur de sens. C’est un peu une réponse à Hemingway qui intitula un de ces livres Paris est une fête. Vila-Matas relate ses années de jeunesse à Paris, où il était tout sauf heureux. Il suivit, durant ces années, le parcours d’Hemingway à Paris, en fait, sans jamais y parvenir puisque H. lui-même dit qu’il y était heureux. Même lorsque le narrateur-auteur (maintenant accompli) tente de suivre toujours les traces de son idole, il se fait rabrouer. Ironie. Surtout quand on sait, après coup que, en fait, Paris ne finit jamais est une conférence sur l’ironie préparée par l’auteur en reparcourant les endroits de sa jeunesse où jadis, il suivait Hemingway. On tombe dans le méta- assez rapidement ici.
-Cookie- Sophie Bouchard
« J’avoue :
Adorer l’alcool.
Être intense, passionnée.
Pratiquer faire l’amour comme sport olympique.
Réclamer des solos de pianos ou de drums sur mon dos (ça détends).
Ne pas savoir parler d’amour.
Avoir peur des débuts pour ne pas vivre les fins.
Avoir un visage sans tact ni délicatesse.
Aimer sortir au large, trop.
Espérer un homme qui me tiendra dans la folie, le rêve, rien de terre-à-terre.
Aimer les surnoms. »
Bon, déjà en partant, quand, sur 10 affirmations, je peux en rattacher 7 à moi, c’est winner. J’achète sans trop penser.
C’est aussi ça l’incipit, ce qui décidera si on continue à lire ou pas.
En fait, le roman est entrecoupé de ces petites listes, et aussi de « courtes-scènes » faisant rupture avec les chapitres plus réflexifs par moments. Et dans cet incipit, tout y est en fait. Le sens double à la lecture et on y saisit que mieux le sens de cette liste. D’ailleurs, ce livre est vraiment bien. Et beau en plus.
(. je m’endors trop pour continuer. j’y reviendrai quand j’aurai les yeux qui resteront ouverts.)